titre une colline

 La deuxième République

 Les casquettes du père...

 Là-haut, sur la colline

 Filer droit

 La position du missionnaire

 La crise du café et la fin des haricots

 1er octobre 1990

  • autres pages traîtant de dictature et de préméditation du génocide: 

 AKAZU
 LES ANNEES 80
 DEJA EN 1992

 

Le 5 juillet 1973, le général-major Juvenal Habyarimana s'empare du pouvoir avec 10 cadres supérieurs de l'armée. Tous sont originaires du nord, des villes de Gisenyi et Ruhengeri, et descendants des lignages de défricheurs Hutu du Bugoyi, du Bushiru et du Mulera. Au début du siècle, les Tutsi, Hutu et Twas qui peuplaient le Nord étaient surnommés sans distinction les "Bakiga",terme péjoratif désignant les montagnards pour ceux du sud et du centre. Inversement, les Bakiga désignaient tous ceux du sud et du centre comme des Tutsi, qu'ils fussent Tutsi, Hutu ou Twas, ou comme "Banyiginya", membres du clan des Nyiginya. Cela permet-il de déduire que ces officiers putschistes du nord n'allaient pas faire dans la dentelle ?...

Ils créent le Comité pour la Paix et l'Unité Nationale, dissolvent le MDR-Parmehutu, arrêtent et torturent les anciens responsables politiques (un grand nombre seront assassinés plus tard), puis ils dissolvent l'Assemblée Nationale et mettent en place une sorte de "dictature militaire provisoire". A l'image du général Pinochet au Chili la même année (le parallèle n'est peut-être pas gratuit), les putschistes promettent la restauration de l'unité nationale, le retour à la moralité publique, la démocratie et des élections libres dans 5 ans. En prime du discours programme, serment est fait en même temps, que le régionalisme et l'ethnisme seront répudiés. Ces deux maux ne sont donc pas des leurres: ils étaient manifestement les piliers du régime précédent, celui des péres de l'Indépendance. Mais à quoi l'ethnisme servirait-il encore, puisque la "dé-tutsisation" est achevée et que l'exil forcé des Tutsi a ramené leur nombre dans le pays, de 16% à 9% de la population (pour la seule année 1963, 200.000 à 300.000 Tutsi ont fui le Rwanda), dont un grand nombre sont, sur le territoire rwandais, réfugiés ou déplacés ?...Pour les nouveaux arrivants au pouvoir, le Tutsi ne semble plus être en mesure de se prévaloir du titre d'ennemi intérieur. Pour la diaspora disséminée dans la région des Grands Lacs, on verrait plus tard...

Deux ans jour pour jour après le coup d'état, le 5 juillet 1975, le Comité pour la Paix et l'Unité Nationale s'efface devant la création du MRND, Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement, parti unique que l'on appellera "le Mouvement" pour bien marquer son exclusivité.

Tous les Rwandais sont déclarés d'office militants du MRND. Le Rwanda se pare dès lors, d'une dictature politico-militaire à deux casquettes: celle du MRND et celle de l'Armée.

Le général-major Juvenal Habyarimana s'octroie ce 5 juillet 1975, les charges suivantes:
  •  "Président Fondateur" du parti-Etat MRND.
  •  Président de la République.
  •  Premier Ministre.
  •  Chef d'Etat-Major de la Défense Nationale
  •  Ministre de la Défense Nationale.
  •  Président du Comité Central du MRND.
  •  Président du Conseil Supérieur de la Magistrature.

 (d'après "La tragédie rwandaise, historique et perspectives" de Emmanuel Nkunzumwami. éditions l'Harmattan)

    

Sont aussi instaurés par le même discours de fondation du MRND, les animations politiques à la gloire du Président, la manifestation de soutien au régime (marche annuelle publique des 3 et 4 juillet), et les "Umuganda", Travaux (obligatoires) Communautaires de Développement, forme remaniée des anciens systèmes de clientèle (voir "la houe et la vache"), mais où le patron serait l'état. La radio nationale quant à elle, aura désormais à coeur de marteler l'oeuvre civilisatrice du "Président-Fondateur" avant chaque journal radio- diffusé.

Les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent disait entre-autres, Charles Pasqua. Cinq ans après la prise de pouvoir de Juvenal Habyarimana sont effectivement organisées deux consultations électorales: un référendum sur la nouvelle Constitution le 17 décembre 1978, et le 24 décembre, une "élection-plébiscite" à laquelle conformément aux statuts du MRND et à la nouvelle Constitution promulguée le 20 décembre, seul Juvenal Habyarimana est autorisé à se présenter. Il serait exagéré de parler de liesse populaire à la lecture des résultats, et plus raisonnable d'évoquer selon les observateurs, "le calme et la résignation des populations".

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Le quadrillage du pays commence par la mise sous coupe réglée de chacune des collines du pays. A la base de cette pyramide paranoïde, il y a pour 10 à 50 familles vivant sur une colline, une Cellule du MRND. Dans cette cellule, les citoyens élisent un Comité de Cellule de 5 membres: le Président et ses 4 assesseurs. Les charges de ce Comité sont très précises et permettent de contrôler le moindre des faits et gestes de chaque citoyen:

  • contrôle des mouvements d'humeur des habitants.
  • organisation des Travaux Communautaires de Développement, dits "Umuganda" 
  • organisation des animations politiques de soutien. 
  • enregistrement des mouvements de population dans la cellule. 
  • gestion des informations sur la conduite de chaque citoyen pour le réseau des services de renseignements du MRND.  (d'après "La tragédie rwandaise, historique et perspectives" de Emmanuel Nkunzumwami. éditions l'Harmattan)

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Filer droit, tel est donc le maître mot d'ordre. Mais encore faut-il y survivre, sur cette colline...Nous avons évoqué la démographie galopante (voir "l'équation de l'agriculteur") au Rwanda, et la population multipliée par 4 entre 1950 et 1993, malgré les cris d'alarme des démographes, géographes et historiens qui dès 1964, annoncent la catastrophe humanitaire. Les terres cultivables ne sont pas extensibles et sont toutes exploitées au maximum par les paysans déjà experts en alternance des cultures et doublement des récoltes.

 Année

 Population

 Densité brute (habitants au km2)

 Densité par rapport à la surface cultivable

surface

 

  26.338 km2

 17.000 km2 (environ)

1940

 1.913.322 habitants

  72,6 h/km2

 112,5 h/km2

1950

 1.954.870 habitants

  74,0 h/km2

 115,0 h/km2

1960

 2.694.990 habitants

 102,3 h/km2

 158,5 h/km2

1970

 3.756.607 habitants

 142,6 h/km2

 221,0 h/km2

1978

 4.820.000 habitants

 183,0 h/km2

 283,5 h/km2

1980

 5.257.000 habitants

 199,6 h/km2

 309,2 h/km2

1987

 6.754.000 habitants

 256,4 h/km2

 397,2 h/km2

 1991

 7.148.000 habitants

 271,3 h/km2

 420,4 h/km2

 sources reprises de "Histoire du Rwanda": recensements 1970, 1991 et statistiques nationales

 Constatations

"De 1965 à 1984, la taille moyenne des exploitations agricoles familiales serait passée de 2,7 hectares à 1,2 hectare. Elle est aujourd'hui probablement inférieure à 1 hectare, alors que chaque ménage compte en moyenne 5,4 personnes. Ces valeurs globales dissimulent évidemment des variations régionales significatives: 1,95 hectare dans la préfecture de Kibungo, mais seulement 0,77 hectare par famille dans la préfecture de Ruhengeri, l'une des plus densément peuplées. D'une façon plus générale, c'est dans l'ouest du pays que les disponibilités foncières sont les plus ténues, sur des terroirs particulièrement pentus et fragmentés. Dans certains cas, avec 500 hab./km2, on descend à moins d'un demi-hectare ! Le fait microfundiaire apparaît ainsi comme une contrainte de premier plan. En 1984, 57% des paysans rwandais exploitaient moins d'un hectare; 2,6% devaient même se contenter d'un demi-hectare. Les pourcentages étaient respectivement de 78% et 47% dans les campagnes voisines du Lac Kivu." (Bart; Imbs "Le Rwanda, données socio-géographiques".1994.Hérodote N°72-73, janvier-juin 1994. repris de "Histoire du Rwanda" de Bernard Lugan)

Après 1984, plus de la moitié de la population rwandaise devient donc incapable d'avoir un revenu issu de l'agriculture et ne peut plus assurer son minimum vital. Diverses solutions ont vu le jour entre 1950 et 1980, l'émigration vers le Kivu congolais d'abord, stoppée dès 1960 par les troubles qui secouent le Congo, puis la redistribution des populations excédentaires en rapport avec les surfaces cultivables, vite inefficace par manque de terres vierges à exploiter encore, puis après 1965, les campagnes d'intensification agricole qui échouent aussi à cause de la saturation des terroirs, et surtout de l'épuisement des sols... enfin vient l'éclair, l'idée beaucoup trop tardive du contrôle des naissances, du planning familial...En clair, "l'équation de l'agriculteur" ne semble pas réversible puisque de nouveaux bras naissent sur des terres qui diminuent relativement. Restent donc un nombre de plus en plus grand de bouches à nourrir, et cela avec certitude depuis la fin des années 60...A l'époque, l'Eglise catholique toute puissante sous la première République, fait expulser les médecins coopérants qui osent évoquer le planning familial. La seconde République n'a pas plus de succès en raison "du poids des mentalités et de l'opposition des Eglises". A noter quand même, un léger inflèchissement de la courbe des "indices synthétiques de fécondité" (le nombre d'enfants fécondés par femme) dès les années 80, époque à laquelle apparaissent les premières difficultés économiques sérieuses dans les collines du Rwanda, ce qui permet de penser que le paysan n'est pas aussi bête qu'on veut bien le faire croire, et que son "équation" est peut-être vérifiable, puisque réversible avec lenteur lorsque les évènements et drames le commandent.

graphique de fécondité

Le temps aura manqué: la surpopulation porte en son sein le germe de son contraire, nécessairement vital mais logiquement irréalisable. Comment dès lors, ne pas penser que la solution finale ait pu être imaginée et planifiée comme unique échappatoire ?

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Bernard Lugan s'appuyant sur les études de Bart et Imbs déjà cités relève dans cette "crise gravissime du monde rural rwandais à la veille des années 90", 5 aspects principaux résumés ici:

1- Dénudation du biotope pour la production du bois de feu, seule source d'énergie pour la cuisson des aliments.
2- Mise en valeur des versants entraînant une érosion, des glissements de terrain, puis la disparition du couvert végétal et une impossible régénération des sols.
3- Déséquilibre hydrologique, recrudescence des phénomènes de torrentialité et de crues dévastatrices... Assèchement de sources, abaissement des nappes phréatiques.
4- Crise de la production alimentaire depuis 1984, l'indice moyen de production alimentaire par habitant qui avait une base de 100 vers 1979-1981 est tombé à 77 en 1988-1990.
5- Crise économique de l'agriculture dès les années 80, avec un taux de croissance agricole qui, de positif, passe au négatif à cause surtout, de la crise du café qui a débuté en 1987.

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La crise du café et le spectre oublié de la famine.

La chute de 50% des cours du café décrétée en 1989 lors d'une réunion mondiale des producteurs en Floride, ne permet plus au Rwanda de garantir comme auparavant, des prix fixes aux petits paysans qui rapidement, se voient dans l'incapacité non seulement de faire des réserves de nourriture, mais encore de payer la scolarisation de leurs enfants ou de payer les médicaments dans les dispensaires locaux. De cette adversité dans un pays où la prospérité semblait s'être installée de façon durable, vont naître des tensions sociales et des rancoeurs...(lire à ce sujet, "Terreur africaine. Burundi, Rwanda, Zaïre: les racines de la violence." de Colette Braeckman. 1996. Fayard)

Sans mettre ici, la charue du hutu avant la vache sacrée du tutsi, il faut rappeler que la communauté rurale est essentiellement hutu et que celle-ci est la première à être frappée de plein fouet par cette "crise du café". Les Tutsi quant à eux, à cause de la politique ethniste du parti unique MRND du président Juvenal Habyarimana, et par là, victimes de quotas très restrictifs, n'ont plus accès à la fonction publique ni à l'enseignement et se sont donc tournés vers le commerce...

Dans le même temps, le Rwanda doit se plier aux exigences de la Banque mondiale (le Fonds Européen de Développement et d'autres bailleurs de fonds s'aligneront alors sur le FMI et la Banque mondiale): dévaluation de 40%, libération du commerce, suppression des subventions aux agriculteurs, licenciement de fonctionnaires, privatisations des entreprises et services publics. "Les experts du FMI exigent la dévaluation, en soulignant qu'elle favorisera les exportations de produits manufacturés. Hélas, dans un pays tout entier voué à l'agriculture, de tels produits n'existent pratiquement pas ! Lorsque le gouvernement perd le contrôle de la monnaie, ce sont les revenus des commerçants qui s'accroissent au détriment des consommateurs, aussi bien dans les villes que dans les campagnes." (Colette Braeckman. voir ci-dessus)

L'ouvrier de J.L.Godard ("Tout va bien") en veut plus à son contremaître qu'à un fantôme indiscible du capitalisme. Ici, le paysan hutu voit comme responsable de ses maux, le commerçant tutsi de sa colline, et cela d'autant plus aisément que le responsable de cellule locale du MRND est souvent le premier à penser la même chose que les autres...

C'est au prix de l'inspiration de la haine ethniste et du pourrissement de l'économie touchant toutes les couches modestes de la population, que l'état Rwandais, acculé au désastre politique et social, jouera pendant 2 ans le jeu de ses bailleurs de fonds afin de recevoir en 1992 les millions de dollars qui lui manquent pour combler le déficit de sa balance des paiements...Millions de dollars qui serviront à tout autre chose...

C'est aussi dans ce climat propice à l'écrasement comme à l'exaltation, que le 1er octobre 1990, les troupes du FPR composées de Tutsi d'Ouganda fils et petits fils des exilés de 1959-1964, décident d'attaquer le Rwanda par le nord, conscients qu'ils n'obtiendront jamais leur retour au pays par la négociation...

 les Tutsi du Rwanda et de l'extérieur réclament (de 1987 à 1990):

 ils se voient répondre par le régime:

 La reconnaissance de leurs droits de citoyens à part entière.

 "il n'y a pas de problème tutsi."

 L'abolition des quotas dans les recrutements publics et privés.

 "il n'y a pas de problème tutsi."

 L'égalité des chances d'accès à l'enseignement secondaire et supérieur.

 "il n'y a pas de problème tutsi."

 L'abolition du harcèlement et du renvoi des hautes fonctions de l'Etat.

 "il n'y a pas de problème tutsi."

 Le retour volontaire des réfugiés aidé par l'Etat.  "le pays n'a plus assez de terres pour eux, et la crise économique profonde du pays ne permettrait pas de les accueillir convenablement."
Notons en passant, que les Hutu du sud ne sont pas mieux lotis, et que malgré leurs revendications de partage du pouvoir avec les Hutu du nord, ils n'obtiendront pas plus satisfaction, se voyant répondre qu'il n'y a pas de rivalité nord contre sud.

  lire à ce propos "la tragédie rwandaise" de E.Nkunzumwami. L'Harmattan.

L'offensive du FPR fera long feu. Le prétexte quant à lui, sera vite trouvé par la dictature qui en profitera pour organiser des rafles dans tout le pays, qui viseront les Tutsi comme d'habitude, mais aussi des opposants Hutu principalement originaires du centre et du sud, "des traîtres aussi suspects que les Tutsi" pour le régime. Ces arrestations et exactions viendront à point nommé compléter le "nettoyage" du pays, après les arrestations en juin-juillet 1990, de tous les cadres de l'armée considérés comme opposition militaire hutu et accusés d'avoir ourdi un complot visant à renverser le pouvoir.

Ainsi, le clan Habyarimana est enfin libre de ses actes avouables ou inavouables. Dans les collines, certains retiennent désormais leur respiration pour ne pas trahir leur simple présence...

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AKAZU

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