titre exodes

 carte des camps recensés par le HCR en 1995
partir, c'est tuer beaucoup 
le génocide continue dans les camps 
pourquoi fuir quand on est Tutsi  ?
"cinquième colonne" du FPR ? 
après le "travail", la retraîte 
coupable et victime 
 en annexe: les camps du Kivu, au Zaïre, chronologie, organisation.
  • autres pages traîtant des conséquences du génocide, des réfugiés, de l'impunité: 

 CHRONOLOGIE
AUJOURD'HUI

carte réfugiés   "Le génocide s'achève donc en juillet de manière paradoxale par la fuite des criminels à l'extérieur du pays. Mais il faut reconnaître le génie politique de cette fuite. Ce ne sont pas seulement les dirigeants politiques et militaires ayant planifié et organisé le génocide qui se sont enfuis. Ils ont emmené à leur suite l'ensemble des cadres administratifs du pays mais aussi la population contrôlée par ses bourgmestres, préfets et autres responsables de secteurs et de districts. La marée humaine, qui, en quelques heures, a submergé les frontières de Tanzanie et du Zaïre, en juin et juillet 1994, ne fuyait pas l'avancée de la ligne de front. Elle obéissait aux ordres de ses dirigeants et aux appels répétés de la Radio des Mille Collines. La réalité du drame humanitaire qui a suivi un tel déplacement de population et une telle concentration de réfugiés est indiscutable. Mais la reconnaissance des causes réelles de ce déplacement aurait pu permettre de limiter la perversion de l'aide humanitaire dans les camps." ("Les Temps Modernes". N°583. Juillet-août 1995. p.284. Françoise Bouchet-Saulnier)
 Source HCR au 31 décembre 1995.

Ils ont fui leur maison, leur champ, leur colline, laissant tout ce qu'ils ne pouvaient emporter, abandonnant les enfants en bas-âge, les malades et les vieillards, certains préférant même les tuer plutôt que de les imaginer mourant de faim ou de sévices atroces, sous les coups des "Inkotanyi", cette cruauté mille fois incarnée, à l'état brut, dont la radio des Mille Collines leur rabattait les oreilles. Deux millions cinq cents mille rwandais ont ainsi tout quitté, s'en remettant corps et âme aux chefs de cellule, aux bourgmestres, aux maîtres des tâches communautaires et des corvées de clientèle. Avant de partir, ils ont vu les miliciens massacrer leurs voisins tutsis et leurs enfants, et peut-être ont-ils aidé au "nettoyage", gagnés par la haine ambiante ou transformés par la peur de mourir eux-mêmes si d'aventure les miliciens les eussent trouvés trop "Ibyitso". Des "Ibyitso", certains en ont reconnus, qui, coupables d'humanité, avaient caché des Tutsi chez eux: ils ont vu ainsi comment avec une simple machette, on peut faire mourir quelqu'un très lentement ou le faire sombrer dans la folie en ne le tuant pas tout à fait...

Rester devenait inimaginable: il y avait les ordres des meneurs et leurs menaces précises à l'encontre des frileux trop peu encleins à l'exil. Rester devenait suicidaire aussi: les "Inkotanyi" étaient à quelques kilomètres de là et feraient peu de cas de leurs affirmations d'innocence face au spectacle horrible des massacres. Dans de tels cas, l'homme épargné se sent coupable avant même qu'on ne l'accuse... Le pacte hutu (ou nordiste ?) était de toute façon scellé dans le sang du génocide, et l'unité du "peuple majoritaire" devenait obligatoire, et passait désormais par la culpabilité collective et l'exode, lui aussi planifié.

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Des Tutsi "épargnés", comment imaginer cela ?... le HCR en a recensé dans les camps de réfugiés, qui ont devancé ou suivi de gré ou de force les routes de l'exode hutu vers la Tanzanie et le Zaïre. Par exemple, des enfants retrouvés par les équipes du CICR, Comité International de la Croix Rouge, à Benaco en Tanzanie, et l'un d'eux apeuré, qui n'osait pas avouer qu'il n'était pas le neveu d'un Hutu réfugié pour lequel il accomplissait "à la baguette" toutes sortes de besognes. Cet homme sans état d'âme se prétendait son oncle et touchait deux rations alimentaires, revendant la part réservée à l'enfant au marché noir. L'enfant était Tutsi (l'âpre lutte du CICR pour ces enfants est relatée dans "Les enfants du Rwanda", reportage diffusé sur M6 en 1997). Ailleurs, des témoignages se recoupent et démontrent qu'un "génocide larvé" a continué dans les camps à l'encontre de Tutsi, perpétré par les miliciens ou d'anciens militaires des FAR (MSF fait mention entre autres, de ces exactions dans les camps dans son rapport "Breaking the Cycle" de novembre 1994. Françoise Bouchet-Saulnier s'en émeut aussi dans le numéro des "Temps Modernes" cité plus haut. Colette Braeckman en fait encore état dans "Terreur africaine"...).

"Dans les camps, les leaders contrôlent étroitement les systèmes de sécurité et de renseignement. Ces systèmes sont petit à petit devenus de plus en plus efficaces. (...) Toute personne suspectée d'être un agent du FPR ou de vouloir rentrer au pays est immédiatement soumise à une justice populaire expéditive. Cette "justice" (...) prend souvent la forme de lapidation ou de meurtre à la machette, et est en principe rendue par les miliciens; elle est la continuation du génocide vis à vis de toute personne ou enfant désigné comme tutsi. A Kibumba, cinq hommes accusés d'être Tutsi furent tués le 1er novembre 1994. L'un d'entre eux, qui tentait de se réfugier dans un centre médical de MSF, fut poursuivi et battu à mort devant le personnel expatrié qui fut menacé et empêché d'intervenir." ("Les Temps Modernes" déjà cité. Françoise Bouchet-Saulnier. p.286)

Des Tutsi ont donc quitté leur maison emboîtant le pas de parents, d'amis ou d'inconnus qui étaient Hutu. Tous les bourgmestres ne furent pas des salauds (à moins que ces "cafards" n'eussent échappé à leur vigilance) et les miliciens ne pouvaient pas être partout. Mais pourquoi ces Tutsi sont-ils partis, préférant prendre le risque d'être reconnus et massacrés sur la route, plutôt que de faire le choix de la sécurité, c'est à dire rester et attendre l'arrivée du FPR ? plusieurs raisons ont pu guider le choix de ces familles ou de ces êtres isolés :

  • suivre le plus grand nombre sans conscience des risques encourus.
  • le mari était Hutu, la femme Tutsi. Elle avait peu de chance d'en réchapper mais restait avec ses enfants. Le cas inverse quant à lui, n'était voué qu'à la mort quasi-certaine des parents et de leurs enfants.
  • les parents étaient morts et les enfants s'étaient joints à des familles Hutu, parentes ou non.
  • ces gens n'avaient pas le choix: ils étaient otages des fuyards qui les emmenaient comme boucliers humains ou monnaie d'échange.
  • la famine sévissait dans la région.
  • la peur de la guerre civile était la plus forte.
  • certains collaboraient avec les milices. C'est arrivé.
  • la radio les avait trompés et c'était du FPR qu'ils avaient peur. (Tous ne connaissaient pas le FPR)
  • ils fuyaient le génocide dans les préfectures de l'ouest frontalières du Zaïre.
  • .....
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Les forces rebelles du FPR étaient en nombre plus restreint que les Forces Armées Rwandaises. Leur tactique était d'éviter l'affrontement, de ne jamais enfermer complètement les FAR et de toujours leur laisser une "porte de sortie". Ainsi lors de la bataille de Kigali, la route de Gitarama est restée ouverte jusqu'à la prise finale de la ville par le FPR afin de permettre aux FAR de se replier...

"...dans un premier temps, le général Kagame décida de dégager prioritairement le contingent de l'APR pris au piège à Kigali même avec les cadres du FPR qui devaient participer au gouvernement de transition. Dans un second temps, l'APR entreprit de conquérir le plus vaste territoire possible en enveloppant les FAR, en paralysant leurs communications et en favorisant la mise en marche sur les routes de dizaines de milliers de réfugiés qui désorganiseraient le front ennemi au fur et à mesure de leur fuite." ("Histoire du Rwanda" de Bernard Lugan. éd.Bartillat. 1997) 

La tactique de la "cinquième colonne" fut évoquée, constituée ici d'éléments infiltrés du FPR qui auraient devancé leur armée en se fondant dans la population et en colportant des nouvelles effrayantes sur les combats meurtriers et sur la rage de tuer, animale et cruelle, des "Inkotanyi", semant la panique et provoquant ainsi le départ en catastrophe de communes entières. Il est difficile d'établir s'il s'agissait effectivement d'une tactique du FPR dès lors que "Radio Rwanda" et la "RTLM" faisaient déjà parfaitement ce travail de description de "l'animalité extrême" des troupes rebelles, bien que ce fût dans d'autres desseins :

"...on nous a rapporté comment ils (les inyenzi) prenaient les femmes enceintes, les assommaient avec un gourdin et leur ouvraient le ventre pour en extraire le foetus, lequel était à son tour déposé à terre puis tué après avoir eu lui aussi le ventre ouvert; et tout cela était exécuté en présence d'autres mères à telle enseigne que celles-ci sentaient qu'elles n'avaient plus elles-mêmes la vie, que le même sort les attendait."

"...ne perdez pas de vue ce que sont ces gens (les inkotanyi), sachez qui ils sont, c'est eux qui ont tué nos enfants, qui ont assassiné notre président, c'est eux qui tuent des bébés à Kigali, à Butare, à Byumba, à Kibungo, partout... Ne les perdez pas de vue, surveillez-les, que vous soyez une vieille femme, un vieil homme, un enfant, hein... Gardez cette petite chose dans votre coeur, connaissez bien ceux-là qui vous regardent en riant, avec un petit rire plein de malice, ce qu'ils sont. Ils sont d'une férocité inégalable, ils ont dépassé ce que peut imaginer l'intelligence humaine, on ne sait plus désormais comment les qualifier, puisque ce sont des hyènes parmi les hyènes, car ils dépassent la méchanceté du rhinocéros." (propos tenus sur l'antenne de RTLM par Valérie Bemeriki le 3 juin 1994, et Kantano Habimana le 3 juillet 1994. Source: "Les médias du génocide" de J.P.Chrétien avec Reporters sans Frontières. éd.Karthala. 1995) 

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En fait d'horreurs innommables, les "Inkotanyi" les auraient plutôt constatées au fur et à mesure de leur progression sur les FAR battant en retraîte et ravageant tous les villages qu'ils ne pouvaient plus tenir par les combats. Ainsi le flot a gonflé, des réfugiés pris au piège de la marche forcée sous les gueulantes des bourgmestres et des préfets, et les goualantes des miliciens ivres, dans le désordre, de sang, de haine, de bière et de cannabis...

 "A l'entrée du bourg, quelques soldats de l'armée gouvernementale en déroute tiennent le barrage. Les barricades servaient surtout à arrêter les Tutsi au début de la guerre civile. Le chef de poste raconte que "le travail était facile". "Les Tutsi, je les reconnais sans problème. Ils ont des gros mollets et l'intérieur de la bouche d'une couleur particulière. Pour ceux qui avaient leurs papiers d'identité, c'était encore plus simple. Il y avait écrit "Tutsi" dessus. L'ordre était de les tuer, même ceux qui proposaient de l'argent." Les soldats se sont rassemblés autour de lui. Ils disent que toute la population les aidait dans leur chasse, avec les hommes politiques et les miliciens. Ils sont émus, citent des noms de personnalités, "qui sont venues ici-même pour donner un coup de main et boire la même bière que nous". (...) Dans la cohorte de fuyards, le chef de poste a remarqué un Tutsi tout à l'heure. "Les gens sont si fatigués qu'ils n'ont même plus les forces de les tuer. Et nous, maintenant, notre mission est d'évacuer la population civile du pays et de fermer la marche sans combattre. Pour les Tutsi survivants, on verra plus tard."

Le lendemain, Cyabingo (sous Ruhengeri, nord-ouest, et à 50km environ de Gisenyi et de Goma, première ville zaïroise après la frontière. ndlr) est désert. Poussés par les soldats, harangués par le bourgmestre, tous les habitants ont pris leur sac. (...) Désormais, la fuite entraîne la fuite. Chaque maison que croisent les réfugiés est une maison qui se vide. Ici, un homme lâche sa bêche au milieu d'un sillon. Là, on part sans fermer la porte, laissant le linge qui sèche sur les fenêtres. (...) A chaque virage, à chaque carrefour, la foule enfle, grossit à vue d'oeil, s'allonge encore de nouveaux arrivants, à l'instant même où on croyait la voir finir. (...) Marcher, marcher encore.(...) Les marcheurs sèment maintenant tout ce qui entrave leur progression. Derrière eux, des bouilloires, des bibles, des matelas, des assiettes, un grand fauteuil, des cahiers de classe, une télévision, des vêtements en paquets. (...) Et puis ce sont les mots qu'on finit par abandonner. Tant de gens et tant de silence." (extraits de "On a deux yeux de trop" textes de Florence Aubenas (envoyée spéciale de Libération au Rwanda et au Zaïre en juillet-août 1994). éd.Actes Sud. 1995)

De coupable, la multitude passe kilomètre après kilomètre au statut de victime, et la catastrophe devient humanitaire sous, entre autres couvertures, celle des médias qui avaient tant fait défaut pour dénoncer le génocide durant les trois mois précédents, d'avril, mai et juin 1994...

 "Désormais, les Rwandais apparaîtront aux télespectateurs français essentiellement comme une masse indistincte de réfugiés démunis, peu importe que bourreaux et victimes soient mêlés, que les seconds subissent encore les pressions ou les exactions des premiers sous la bonne garde des Français (l'opération "Turquoise" ndlr), il y a des gens à aider, à sauver. C'est le message qui passera prioritairement et qui va s'amplifier, quand le choléra et la dysenterie vont accompagner l'exode vers le Zaïre des réfugiés. ("Les Temps Modernes" N°583. juillet-août 1995. Danielle Birck, journaliste à RFI. p.196)
en annexe: les camps du Kivu, au Zaïre, chronologie, organisation. 

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