titre deja en 92

octobre 1990, offensive du FPR 
la belle "occase" 
la frileuse ouverture 
être Hutu ou ne pas être 
mort aux pasteurs, pas aux vaches ! 
la parabole du bon jardinier  
les 10 commandements du "bon Hutu"
 mars 1992, répétition générale
  •  autres pages traîtant de dictature et de préméditation du génocide:

 AKAZU
 UNE COLLINE
 LES ANNEES 80

LE VAISSEAU NORDISTE fuit de toutes parts, mais les rats ne quittent pas le navire. Des rumeurs de coup d'état courent dans les cafés et les bureaux. Mais qui pourrait bien fomenter une telle farce, puisque tous les cadres de l'armée opposés au régime sont emprisonnés depuis le mois de juillet ? non, le danger est ailleurs ! Le 1er octobre 1990, le FPR, Front Patriotique Rwandais regroupant des Tutsi de la seconde génération de réfugiés en Ouganda (les enfants de ceux qui ont dû fuir les massacres de Tutsi en 1959-1964 ) convaincus que la dictature ne les laissera jamais rentrer au pays, lancent une attaque à la frontière entre l'Ouganda et le Rwanda. L'opération est l'aboutissement d'une préparation faite dans le plus grand secret théorique, mais les services de renseignements rwandais apprennent avant son déclenchement, que des militaires d'origine tutsi, héros de 1981 à 1986, de la guerilla pour la libération de l'Ouganda aux côtés de Yoweri Museveni, ont "déserté" l'armée ougandaise en masse avec des armes, en vue d'attaquer le Rwanda. Juvenal Habyarimana a tout le temps de préparer sa riposte: l'APR, Armée Patriotique Rwandaise, branche armée du FPR, et ses "Inkotanyi" (les "cogneurs", littéralement) passent donc le 1er octobre, le poste frontière de Kagitumba au nord de Gabiro et entrent sans réelle résistance au Rwanda, progressant ensuite à travers le Parc National de la Kagera et le domaine de chasse du Mutara. Le 3 octobre, le camp militaire de Gabiro tombe aux mains de l'APR...

carte avancée APR 

"Divers témoignages recueillis auprès de milieux proches de l'antenne de l'assistance française militaire au Rwanda (DAMI) font au contraire état d'une pénétration plus profonde des assaillants et du rôle que des militaires français auraient joué dans leur interception. Quoi qu'il en soit, le 4 octobre, la Belgique et la France interviennent militairement à Kigali afin d'assurer la protection et l'évacuation des expatriés résidant au Rwanda. Le 7 octobre, une demi-brigade (environ 500 hommes) de la division présidentielle zaïroise arrive en renfort et est immédiatement engagée aux côtés des FAR qui tentent de reprendre les positions perdues notamment le poste militaire de Gabiro." ("Histoire du Rwanda" B.Lugan)

 A Kigali, la dictature prompte à la rengaine, qualifie l'attaque des forces du FPR, de: "revanche des extrêmistes monarchistes de l'UNAR des années 60, animés d'une volonté de restaurer la monarchie et la féodalité vaincue par la révolution sociale de 1959". Est-ce donc dans les vieux pots d'amalgame que l'on fait la bonne soupe à la grimace ?
 Pour les observateurs de l'époque, l'offensive du FPR n'a rien d'une revanche de monarchistes Tutsi déchus, et n'est autre qu'une manifestation de la crise d'un régime ainsi que la réaction au refus de Kigali de permettre un retour des exilés: "En 1988, le congrès des réfugiés tenu à Washington avait cristallisé la solidarité de la diaspora et sa volonté de retour. Or en juin 1991 encore, lors d'une conférence de l'OUA à Abuja, le président Habyarimana s'en tenait à la définition des réfugiés comme étant "l'exil des dignitaires du régime féodo- monarchique et de leurs sympathisants"... Le FPR regroupait des jeunes Tutsi rwandais de la deuxième génération de l'exil, il développait un projet nationaliste en rupture avec toute nostalgie monarchiste et il avait gagné à lui des opposants hutu." ("Les médias du génocide")

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L'occasion est trop belle pour le régime: dès le début de l'offensive du FPR, les rafles commencent dans le pays, contre les Tutsi de l'intérieur et les Hutu démocrates du sud considérés comme des traîtres. A la faveur d'un simulacre d'attaque de Kigali imputée au FPR, des milliers de Tutsi et d'opposants Hutu (appelés "Ibyitso", les "complices") sont arrêtés, mollestés, parqués dans les stades ou mis en prison. La corporation des "journalistes exaspérants" ne sera pas en reste non plus.

"En fait, dès octobre 1990, les quelques 8000 arrestations opérées à Kigali avec une rapidité et une précision stupéfiantes au nom de la lutte contre "les complices" du FPR, reflétaient l'état d'avancement du fichage ethnique." ("Les médias du génocide")
"La "loi des suspects" non écrite qui va désormais devenir le lot quotidien des Tutsi vivant en zône non contrôlée par le FPR entre en application le 5 octobre 1990 quand, après que des coups de feu eurent été tirés dans la nuit, à Kigali, les autorités font état d'une tentative d'assaut donné à la capitale. Que s'est-il passé au juste ? durant les premières semaines qui suivirent ces évènements, on a pu croire qu'il s'agissait de l'échec d'un coup d'état. Depuis, il est pratiquement acquis qu'il s'est agi d'une simple manipulation, d'un simulacre d'attaque permettant à la mouvance présidentielle de parler de l'existence d'une "cinquième colonne" à Kigali même, et partant, de justifier une épuration. Celle-ci fut massive puisque 6000 à 7000 personnes furent arrêtées dont une bonne partie à Kigali même. Mais ces arrestations ne furent que la partie la "moins dure" de cette politique de répression puisque, dans l'intérieur du Rwanda, des centaines de Tutsi furent massacrés sur ordre des autorités communales et préfectorales. ("Histoire du Rwanda")

Au front, les soldats zaïrois se livrent au saccage et au pillage de Gabiro à tel point que le 17 octobre, le gouvernement rwandais demande à Mobutu de rapatrier ces alliés peu coopérants. Les belges quant à eux, ont compris que l'offensive du FPR n'était "que la réalité la plus visible d'une lutte en profondeur que toutes les oppositions entretenaient contre le régime en place à Kigali" ("Histoire du Rwanda"). Aussi décident-ils, non désireux de sauver un régime en sursis, de rapatrier leurs para-commandos après l'évacuation achevée de leurs ressortissants. Reste la France et l'Opération "Noroît", qui prendra seule la responsabilité d'aider l'armée rwandaise à se sortir de ce mauvais pas et à repousser provisoirement le FPR hors des frontières à la fin octobre 1990.

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 Cette guerre apparemment stoppée, puis mouvante et larvée, puis relancée dès janvier 1991 entre les volcans et Byumba, va provoquer une dégradation catastrophique de la situation intérieure, favoriser naturellement le retour des courants ethnistes qui n'en demandaient pas tant, mais va aussi précipiter le régime dans une spirale de contestation intérieure et de pressions internationales qui n'aura d'issue que dans l'ouverture démocratique. Le 10 juin 1991, le président se résoud enfin à faire adopter par le parlement, la nouvelle constitution instaurant le multipartisme. Plusieurs partis se déclarent alors pour se joindre au parti jusque là unique MRND dont le R devient "républicain" au lieu de "révolutionnaire", et qui s'adjoint l'appellation de "démocratie" afin de dévaluer la création du MDR ci-dessous:
le MDR   Mouvement Démocratique Républicain, qui se présente comme le "fils naturel" de l'ancien MDR Parmehutu, parti unique de la première République de l'ancien président Grégoire Kayibanda.
 le PSD  Parti Social Démocrate, originaire de Butare au sud du pays.
le PL   Parti Libéral, associant des Hutu et des Tutsi.
le PDC   Parti Démocrate Chrétien.
la CDR   Coalition pour la Défense de la République, créée de toutes pièces par les leaders du MRND pour brouiller les cartes du MDR, en se présentant comme le réel héritier du MDR Parmehutu, et aussi pour véhiculer un vocabulaire ethniste plus agressif, ce que le MRND ne peut officiellement se permettre.
 etc...  Pour compléter la confusion, le MRND suscite la prolifération de petites formations d'une moyenne de 30 adhérents, "sans assise populaire, et que l'opposition appelle vite les chiots du MRND". Ceux- ci occupent les ondes de "Radio Rwanda" au même titre que les autres formations en attendant des élections, et monopolisent les séances de négociations entre partis.

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Le double discours éprouvé dans les parutions de la presse périodique avec par exemple, la "copie" presque conforme de "Kanguka" par "Kangura" (il y aura même un "Kangurwa"), trouve sa pleine mesure dans ce morcellement de l'électorat virtuel où le pouvoir risque de perdre "80% de ses voix", et s'emploie à dévaloriser et déstabiliser ces nouveaux partis par la carotte des alliances passagères, et le bâton des menaces de mort, puis des assassinats des personnalités gênantes. Le MDR et le PL seront les partis qui vont subir en priorité les attaques de ce jeu présidentiel, à tel point qu'ils se scinderont chacun en une tendance modérée et décidée à reconstruire le pays avec l'aide du FPR, et une tendance réactionnaire et ethniste créditée du nom sans équivoque de "Hutu Power".

"Si le rôle joué par le président Habyarimana dans la division des partis a été capital, l'on ne peut pas nier la faiblesse idéologique de plusieurs dirigeants de l'opposition qui, par calcul ou par inconscience, n'ont pas su éviter le piège tendu de l'ethnisme, remède trop facile pour des politiques incapables de faire face aux véritables défis nationaux." ("Les médias du génocide")
 

On voit donc, en parallèle de l'ouverture démocratique, se développer un "hutuisme" de plus en plus affiché, qui présente à tout bout de champ le tutsi comme la source de tous les maux du pays, et qui va commune par commune, cellule par cellule, battant le rappel du "peuple hutu" contre les "cafards-bagarreurs", les "Inyenzi-Inkotanyi" et contre leurs complices. Le "travail" est en marche: l'Akazu a déjà mis sur pied ses premiers "Escadrons de la mort" au sein de l'armée, les "Amasazu" ("Les balles de fusil") première mouture de ce qui sera appelé plus tard, les "Réseaux Zéro"...

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"De toute façon, les tueries éclatent sur le terrain depuis la fin de 1990 : à Kibirira (au nord- ouest) en octobre 1990 ; l'extermination des Bagogwe au début de 1991 (véritable répétition générale du génocide, à l'encontre des descendants d'un groupe de simples pasteurs tutsi du nord du pays)... ("Les médias du génocide")
"les premiers massacres eurent lieu dans la commune de Kibilira - ou Kibirira- , à proximité de la région natale du président Habyarimana. La commune Kibilira est située dans la sous-préfecture de Kabaya et la préfecture de Ruhengeri. Un peu plus tard, au moment où les FAR reprirent le contrôle de la région du Mutara par où s'était faite l'offensive du FPR, les Hima, pasteurs apparentés aux Tutsi vivant sur le territoire de l'ancien domaine de chasse du Mutara furent massacrés par familles entières et leur bétail volé. D'autres pasteurs subirent le même sort. Il s'agit des Bagogwe, petit groupe de Tutsi vivant dans le nord ouest du Rwanda, dans les préfectures de Ruhengeri et Gisenyi, et qui furent ethnocidés après que le FPR eût réussi un raid spectaculaire à Ruhengeri où la prison fut prise d'assaut, et les prisonniers politiques libérés. A la fin du mois de décembre et au début du mois de février 1991, c'est par centaines que les Bagogwe furent assassinés. Dans la commune de Mukingo, le bourgmestre n'avait pas attendu cette date puisqu'il fit tuer plusieurs dizaines de Bagogwe dès le 12 octobre 1990. Il est important de noter, qu'ici, à Mukingo, et pour la première fois, les habitants hutu ont été requis pour aller tuer, pratique qui sera généralisée lors du génocide de 1994." ("Histoire du Rwanda") 
 

Voilà donc pour les premières répétitions. Les suivantes trouveront leur pleine mesure génocidaire grâce à l'appui de la propagande relayée sur les ondes par Radio Rwanda, radio officielle du régime, ainsi que par la création au début de 1992, des milices "Interahamwe" ("ceux qui combattent ensemble" ou "les solidaires") par le MRND, et "Impuzamugambi" ("ceux qui ont un but commun") par la CDR, composées de jeunes aux tenues multicolores tout droit sortis des clubs de supporters de football, une sorte de hooligans des collines et des villes frappés par la crise, désoeuvrés, paumés certainement, et grands consommateurs de pousse-au-crime et autres bières locales (l'une d'elle s'appelle "Manigance" à Kigali). Ils seront dans un premier temps, armés sur les réserves de l'armée nationale, et entraînés aux combats par des réservistes des FAR, Forces Armées Rwandaises et jusqu'à leur départ fin 1993, par des officiers français du DAMI, détachement d'assistance militaire, présent au Rwanda depuis l'Opération Noroît d'octobre 1990.

A noter que la période d'observation imposée par la Banque Mondiale et les bailleurs de fonds internationaux après la crise du café, pour "l'ajustement structurel" de la politique économique rwandaise, s'achève en juin 1991. La Banque Mondiale décide d'allouer au Rwanda, une aide de 90 millions de dollars, qui s'ajoute aux largesses des bailleurs bi- latéraux (110 millions de dollars promis) et du FMI (Fond Monétaire International, avec un engagement de 40 millions de dollars)...Avant que les fonds ne soient libérés, le franc rwandais aura dévalué deux fois conformément aux conditions des bailleurs : pour exporter, c'est bien, sauf quand on n'a rien à exporter...et pour importer, c'est tragique, tout est cher, l'économie intérieure s'effondre...
L'ARGENT DU GENOCIDE ? 
"Lorsque affluent les millions de dollars destinés à combler la balance des paiements, une bonne partie des fonds est utilisée pour acheter des armes et des équipements militaires. L'armée étant passée de 5.000 à 40.000 hommes (après octobre 90), les dépenses militaires absorbent 38% du budget de l'état... Des chercheurs établiront plus tard qu'une partie de l'aide directe à la balance des paiements, ont été utilisés pour des achats d'armes et de machettes, notamment en Chine."("Terreur africaine".Colette Braeckmann.1996.Fayard)
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Tandis que s'ouvre la belle fleur de la démocratie, son jardinier malgré lui pense à renouveler le fumier pour les saisons à venir et les lendemains qui risquent de déchanter. Pour ce faire, depuis décembre 1991, une commission de l'Etat-major est mise sur pied à la demande du président, qui aura à charge de débusquer les mauvaises graines et les herbes folles, en clair, "d'identifier des milieux ennemis", parmi lesquels se trouveront :

  •  les Tutsi.
  •  les Hutu mécontents.
  •  les étrangers mariés aux femmes Tutsi.
  •  les peuplades nilo-hamitiques de la région.
  •  les criminels en fuite...
Source "Les médias du génocide" (document mention "secret" du Ministère rwandais de la Défense Nationale, Etat-major, G2, Kigali, 21.9.1992, 14f) 

Dans le fond du jardin, il y a la cabane du jardinier, les outils pour tailler et le mystérieux alambic à distiller de la propagande. Il y a là les fruits du double langage, ceux qui ne sont pas bons à la consommation directe, et puis "Kangura" qui étale une couverture de novembre 91 montrant l'ancien président Grégoire Kayibanda (à qui il est de bon ton de se référer à nouveau pour rassembler "le peuple majoritaire") et une machette à côté de lui. Le titre en jaquette est sans détours...

 "Quelles sont les armes que nous utiliserons pour venir définitivement à bout des Inyenzi (nom de "cafards" donné aux Tutsi) ??"
  "Si on refaisait la révolution des Hutu de 1959 pour vaincre les Inyenzi-Ntutsi !" (en bas de la même page)
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Kangura avait déjà fait paraître en décembre 1990, son "bréviaire de la haine" diabolisant les Tutsi et fixant un code de conduite au peuple hutu, tout en se présentant sous la forme biblique des tables de la loi "reçues de Dieu par Moïse" (la photo de cet autre moment historique est introuvable): "Les 10 commandements du Hutu"...quelques extraits...

 "Voici les 10 commandements.
 1. Tout Hutu doit savoir que la femme Tutsi travaille à la solde de son ethnie tutsi. Par conséquent, est traître tout Hutu qui :
  • épouse une femme Tutsi.
  • fait d'une femme Tutsi sa concubine. 
  • fait d'une femme Tutsi sa secrétaire ou sa protégée. 
 2. Tout Hutu doit savoir que nos femmes Hutu sont plus dignes et plus consciencieuses dans leur rôle de femme, d'épouse et de mère de famille. Ne sont-elles pas jolies, bonnes secrétaires et plus honnêtes !
3. Femmes Hutu soyez vigilantes et ramenez vos maris vos frères et vos fils à la maison. 
 4. Tout Hutu doit savoir que tout Tutsi est malhonnête dans les affaires. Il ne vise que la suprématie de son ethnie. Par conséquent, est traître tout Hutu qui :
  • fait alliance avec les Tutsi dans les affaires.
  • investit son argent ou celui de l'état dans une affaire tutsi.
  • prête ou emprunte de l'argent à un Tutsi. 
  • accorde aux Tutsi des faveurs dans les affaires (octroi de licences d'importation, prêts bancaires, parcelles de construction, marchés publics...). 
 5. Les postes stratégiques tant politiques, administratifs, économiques, militaires et de sécurité doivent être confiés aux Hutu.
6. Le secteur de l'éducation (élèves, étudiants, enseignants) doit être majoritairement hutu. 
 7. Les Forces Armées Rwandaises doivent être exclusivement Hutu. L'expérience de la guerre d'octobre 1990 nous l'enseigne. Aucun militaire ne doit épouser une femme Tutsi.
 8. Les Hutu doivent cesser d'avoir pitié des Tutsi.
 9. Les Hutu où qu'ils soient, doivent être unis, solidaires et préoccupés du sort de leurs frères Hutu.
  • Les Hutu de l'intérieur et de l'extérieur doivent toujours rechercher des alliés pour la cause Hutu, à commencer par leurs frères bantous.
  • Ils doivent constamment contrecarrer la propagande tutsi. 
  • Les Hutu doivent être fermes et vigilants contre leur ennemi commun Tutsi. 
10. La révolution sociale de 1959, le réferendum de 1961, et l'idéologie Hutu, doivent être enseignés à tout Hutu, et à tous les niveaux. Tout Hutu doit diffuser largement la présente idéologie. Est traître tout Hutu qui persécutera son frère Hutu pour avoir lu, diffusé et enseigné cette idéologie." (Kangura, décembre 1990) (source "Histoire du Rwanda")
En couverture de ce célèbre numéro de Kangura qui sort un mois après que des militaires français aient aidé les FAR à repousser l'offensive du FPR, trône le portrait de François Mitterrand avec la manchette : "Un véritable ami du Rwanda". Un véritable ami du président Habyarimana aurait suffi.
 

La propagande du génocide s'appuie bien sûr sur cette "idéologie". L'affrontement interethnique est la seule porte de sortie du régime s'il veut garder le pouvoir : il lui permet de noyer le poisson, et aussi de ne pas rendre de comptes malgré le nombre de griefs et de rumeurs dont il fait l'objet...

"Avant de dénoncer les Tutsi et les Hutu "complices", il fallait situer fortement la partie sur le seul terrain où on pensait qu'elle devait se jouer et se gagner, à savoir le champ clos de l'affrontement interethnique. Aussi bien dans la presse extrêmiste depuis 1990, que sur les ondes de Radio Rwanda et de la RTLM durant le génocide, sont littéralement enseignées, avec la virulence d'une conviction qui ne mérite pas d'être discutée, les trois affirmations suivantes : la priorité des identifications "ethniques", le rôle fondateur incontournable de la Révolution "sociale" de 1959 et l'existence d'une véritable guerre de longue durée entre Hutu et Tutsi." ("Les médias du génocide". J.P.Chrétien. Karthala/RSF. 1995)
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REPETITION GENERALE DU GENOCIDE DE 1994

tetes face et profil

 BUGESERA

MARS 1992

 

 Il y aura d'autres "répétitions", dans la région de Kigali, de Kibuye en août 92, de Gisenyi, de Cyangugu en janvier 93, qui conforteront les logisticiens de l'horreur dans leur conscience du travail bien fait...
 

Ainsi, le sort en est jeté. Le scenario du génocide est écrit, la propagande est en place, les milices s'entraînent, les préfets et bourgmestres sont prêts à agir avec des listes mises à jour par le Service de Renseignement, les cellules locales, et la délation amplifiée par la peur permanente de l'autre. La réquisition des populations pour les massacres et par les chefs de colline, de cellule ou les bourgmestres a déjà fait ses preuves à Mukingo dans le nord, le 12 octobre 1990. Reste à faire une expérience grandeur nature, une répétition générale pour les derniers petits réglages...
"Ces massacres eurent pour théâtre la région du Bugesera, au sud de Kigali où la population tutsi était nombreuse en raison de l'existence de camps de déplacés tutsi installés lors des évènements du mois de novembre 1959. Les tueries débutèrent dans la nuit du 4 mars 1992 , après que Radio Rwanda eût diffusé, peut-être sur ordre de Ferdinand Nahimana, alors directeur de l'Orinfor (Office Rwandais d'Information), de fausses nouvelles désignant les Tutsi du Bugesera comme des terroristes cherchant à déstabiliser le Rwanda. Venues de Kigali, des bandes d'Interahamwe encadrèrent alors la population hutu et la lancèrent à l'attaque systématique des habitations tutsi. Par centaines et peut-être par milliers, des cases furent incendiées, les biens pillés, les viols systémati- ques et les meurtres non comptabilisés. Affolés, les Tutsi cherchèrent à se réfugier dans les églises. Dans le cas du Bugesera, la responsabilité de l'entourage présidentiel a été clairement établie." ("Histoire du Rwanda")  
En 1989, on comptait au Rwanda 415.000 récepteurs radio, soit un pour 16 habitants (un pour 120 habitants en 1970). "La disponibilité de cette technologie dans les milieux ruraux a fait d'elle l'un des instruments privilégiés utilisés par les pouvoirs publics pour s'adresser à "leur" population" déclare Jean Marie Vianney Higiro, responsable à l'Office Rwandais d'Informations, lors d'une interview accordée au périodique "Dialogue" en février 1992. "Car le pire survient le 3 mars 1992. Ce jour-là, Radio Rwanda diffuse à cinq reprises un "scoop": le contenu d'un communiqué signé d'un "groupe de défense des droits de l'homme installé à Naïrobi" (...ce groupe aurait intercepté un document émanant d'un prétendu "comité du Front Patriotique Rwandais"...). Il contiendrait la liste des personnalités du régime qui doivent être tuées. Le ton du message, sa répétition tout au long de la journée, constituent un appel évident à la violence. "J'étais à Kigali lorsque j'ai entendu ces annonces à la radio. Je me suis dit: il va y avoir du sang", confie Jean Marie Vianney Ndagijimana, alors ambassadeur du Rwanda à Paris. La manipulation (on prouvera plus tard que ce texte est un faux) à laquelle se prête Radio Rwanda le 3 mars 1992 constitue le laboratoire de toutes les incitations au massacre diffusées sur cette antenne ainsi que par la RTLM ultérieurement. ("Les médias du génocide")
 "Une enquête internationale menée par des associations de défense des droits de l'homme (FIDH, Africa Watch...) publie en mars 1993 un rapport accablant sur cette dérive d'un état terroriste qui, malheureusement, ne retint guère l'attention des médias français. La responsabilité de groupes de tueurs constituant ce qu'un ancien directeur de l'Orinfor, Christophe Mfizi, appela en 1992 "les réseaux Zéro" est dénoncée. La mouvance extrêmiste qui manigance et justifie ces pogromes apparaît liée à la "maisonnée" présidentielle (akazu), notamment à la belle famille du président, et aux cercles les plus durs de l'armée (le réseau dit "Amasazu", "les balles de fusil")..." ("Les médias du génocide")

Le point d'orgue de cette "chronique d'un génocide annoncé" est sans nul doute l'appel au génocide de Léon Mugesera, vice-président du MRND pour la préfecture de Gisenyi, le 22 novembre 1992 devant les militants de la sous-préfecture de Kabaya (région natale du président où eurent lieu les premiers massacres de Tutsi fin 1990). Dans son appel, cet idéologue de la solution finale exhorte son auditoire, afin que tous les Tutsi "Inyenzi" soient massacrés sans autre forme de procès et renvoyés en Ethiopie "par voyage express via la rivière Nyabarongo". L'homme sait de quoi il parle, et ses désirs paranoïaques s'avèreront des ordres puisqu'aux heures les plus noires du génocide, 18 mois plus tard, la Croix Rouge Internationale recensera jusqu'à une centaine de cadavres par heure, charriés depuis le Rwanda par la rivière Kagera jusqu'à son embouchure dans le lac Victoria, en Ouganda... (l'ONG française Médecins du Monde prendra ainsi en charge le traîtement chimique d'environ 40.000 corps qui seront venus s'échouer sur la rive nord- ougandaise du Lac Victoria.)

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CHRONOLOGIE

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