titre années 80

ethnisme, régionalisme, soumission totale 
le pays des 1000 coopérants 
café insoluble 
Mitterrand et le discours de La Baule 
vents de liberté, souffles de haine 
  •  autres pages traîtant de dictature et de préméditation du génocide:

 AKAZU
 UNE COLLINE
 DEJA EN 1992

Depuis le début du régime Habyarimana, tous les moyens de discrimination sociale et de contrôle politique passent par le filtre d'un ethnisme efficace: les cartes d'identité portent mention de l'appartenance ethnique, et des quotas sont appliqués pour les inscriptions scolaires et l'accès aux emplois. De 17% de la population rwandaise en 1959, les Tutsi sont passés selon les chiffres de l'Etat, à 9% dans les années 80, ce taux servant de base de "filtrage" des Tutsi dans les écoles et au travail. L'accès à l'université ou un emploi d'encadrement dans l'administration ou dans l'armée, ou même encore, dans la hiérarchie catholique ou protestante, tiennent eux, du miracle. La dictature s'en justifie, après s'en être défendue farouchement: il s'agit là, précise-t-elle, "d'équilibre ethnique et régional".

Le coté "régional" de cet équilibre ne plait guère aux Banyanduga (les Hutu du centre et du sud) censés être moins purs ethniquement que les Bakiga du nord, région du président. Ces "impurs" subissent comme les Tutsi une marginalisation, et sont écartés des hautes responsabilités. Le régime se méfie de ces Hutu parfois "hybrides", nés de mariages mixtes hutu / tutsi, ou pourquoi pas, "troqueurs d'ethnie" et porteurs de faux- papiers. Mais le maillage du pays permet d'y faire souvent le ménage et le pouvoir ne se tracasse pas outre mesure des tensions induites par sa politique...

PETITS DETOURS PAR L'ANECDOTE...

Obéissance militaire + Fanatisme + Militantisme politique = SOUMISSION TOTALE , telle est l'équation de base du pouvoir pour mener le peuple. Trois règles d'or que le SCR, Service Central de Renseignement, se charge de faire appliquer partout. Tout le monde se méfie de tout le monde, la délation est un sport national. Même à l'étranger, les étudiants ont peur pour leur famille restée au pays: la loi du silence sur ce qu'il se passe au Rwanda, est de rigueur, et les thèses et mémoires chantent les bienfaits de la dictature... Les prisons regorgent d'innocents. Les gens du nord (ceux-là n'ont pas été chantés par Enrico Macias) se répandent dans le pays et sèment la terreur au vent entêtant de l'ethnisme servi à toutes les mises à table et autres passages à tabac. Les agents du SCR se reportent à un aide-mémoire des crimes et délits...

LES CRIMES LES PLUS COURANTS... 
  •  crime de lèse-majesté.
  •  révolte contre l'invasion des nordistes et contre leur arrogance.
  •  propos conciliant envers les Batutsi.
  •  critiques contre les "umuganda", travaux communautaires.
  •  critiques contre l'animation politique...etc.
 QUELQUES CRITERES REVELATEURS DE DEVIANCE...
  • être Tutsi.
  •  être du sud et ignorer le glissement d'accent du parler du nord.
  •  être assis à l'arrière d'un véhicule particulier, ce qui est interdit depuis 1980 et la tentative de coup d'état présumé...etc.
 EXEMPLE DE TERREUR APPLIQUEE...
 Dans le Gisaka, en préfecture de Kibungo (ouest du pays), les ressortissants de Ruhengeri et de Gisenyi, déplacés pour manque de terre chez eux, font la loi en imposant leurs usages et leur langage du nord à un peuple doté de sa culture et de ses coutumes, massacrent les Batutsi qui font partie de l'ancienne population de souche de la région, assassinent le bourgmestre de la commune Rusumo, Pie Mutunzi, par un coup de machette sur la nuque (une vieille pratique !), se professionnalisent dans la contrebande et dans les violences diverses. Mais la justice est impuissante à juger ces délinquants. Les Services, verrouillés par le pouvoir du nord, couvrent les auteurs de ces crimes et délits. Les habitants se révoltent et crient en vain, puis se résignent et se taisent. Ce qui fait le plus peur, ce n'est pas d'être entendu pour le citoyen, c'est l'absence de la justice pour rétablir les droits. Les services de renseignements instruisent les dossiers, jugent et condamnent sans appel. ("La tragédie rwandaise" déjà cité)

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Aux yeux de la communauté internationale, la seconde République cultive une tout autre image, où l'ethnisme est banni, ainsi que le régionalisme, deux maux qu'elle laisse à ses prédecesseurs. Place au Développement ! Le parti unique dont tous les rwandais sont les militants dès leur naissance porte le nom sans équivoque de MRND, "Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement", et l'Assemblée Nationale s'appelle pour enfoncer le clou, "Conseil National du Développement".

De pays des Mille Collines, le Rwanda devient dans les années 80, le "pays des mille coopérants" où se bousculent alors, Belges, Français, Suisses, Canadiens, Allemands, mouvements démocrates-chrétiens de Belgique et de RFA et moultes ONG férues de "développement rural intégré".

 "Le Rwanda a été un laboratoire de projets de développement de toutes sortes, essentiellement orientés vers le monde rural. La densité de l'encadrement des paysans par de telles structures a sans doute été aussi favorisée par la petite taille du pays et les fortes densités. Le développement rural a été ainsi presque partout pris en charge aussi bien par des projets de coopération bilatérale ou multilatérale (plus d'une cinquantaine en 1986) que par d'innombrables ONG (268 étaient présentes en 1985 !)" (Bart-Imbs, 1994 repris par B.Lugan)
 
De cette époque datent la création d'infrastructures routières, la priorité donnée aux cultures d'exportation (le café et le thé) et leur modernisation, la multiplication des équipements sociaux qui font de cette "Suisse" africaine, un exemple qui appelle de tous horizons, les qualificatifs les plus ronflants: "mérites rares dans le Tiers-Monde, de la République rwandaise", "bonne population sérieuse et travailleuse", "vraie démocratie", "finances saines, austérité administrative", "chacun sait la sympathie qu'elle inspire, lui valant un courant remarquablement généreux d'aide extérieure" (florilège emprunté pour 1984, à Jean Paul Harroy , gouverneur belge avant l'indépendance). A propos de cette aide extérieure vers le monde rural rwandais, et de tous ces "experts" qui venaient "apprendre" aux paysans, citons encore Bernard Lugan:

"L'échec fut à la hauteur des espérances et des illusions car au lieu de responsabiliser le monde rural, cette coopération agricole a au contraire infantilisé les paysans...Tous avaient pourtant fait ce qu'ils pouvaient, c'est à dire pas grand chose, mais avec dévouement et surtout bonne conscience, créant d'éphémères petits projets le plus souvent sans réel intérêt et qui, dans la plupart des cas, ne survécurent pas à leurs initiateurs: petits élevages, petits moulins, foyers améliorés, etc. Rien n'y fit car le seul problème qu'il importait de traîter était la suicidaire démographie (traîtée précédemment). Or, cette question demeurait un tabou au Rwanda." ("histoire du Rwanda")
 

Petit pays "paisible" adulé à la fin des années 80 par des coopérants trop contents pour la plupart, d'avoir trouvé la poule aux oeufs d'or, en l'occurence les aides et subventions de leurs ministères de la coopération ou de grandes organisations internationales, le Rwanda, "modèle de décolonisation harmonieuse et dont les responsables débordent d'une gratitude si touchante", béni par l'Eglise catholique (la présence jusqu'en 1990, de l'Archevêque de Kigali, Mgr Vincent Nsengiyumva, Primat de l'Eglise du Rwanda et cousin du président, au Comité Central du MRND, le parti unique, garantit la moralité du régime), finit par croire lui-même en sa bonne conscience affichée, ainsi qu'en sa résistible ascension...

"Enfin,..., la minorité tutsi représente en cas de tension un bouc émissaire idéal, à même de favoriser la remobilisation du "peuple majoritaire" autour du pouvoir et de faire ressortir la nature "démocratique" de la dictature exercée au nom du "peuple"." ("les médias du génocide" déjà cité)
 

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Pour ne rien gacher, de ce tableau idyllique, Juvenal Habyarimana réélit sa propre personne à la présidence de la République le 19 décembre 1988 avec 99,8% de voix parfois sujettes à litige, et supervise sans crainte une semaine plus tard, la reconduction de ses multiples bras droits au sein du nouveau parlement "élu", le CND, Conseil National du Développement, organe du MRND. Le parti unique sauve encore les apparences...Un nouveau gouvernement est constitué le 15 janvier 1989, dont le programme couvrira les années 1989 à 1994.

En 1989 survient la crise du café, le surendettement insurmontable et les conditions draconiennes imposées au Rwanda par le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale, le Fonds Européen de Développement et divers bailleurs de fonds internationaux (voir la crise du café traîtée précédemment). Le régime nordiste dont les milieux affairistes sont liés à l'Akazu et par voie de conséquence, aux cercles dirigeants politiques et militaires, tous originaires du nord du pays, ce pouvoir sans partage donc, vacille, et voit d'un mauvais oeil les alliances d'affaires, de camaraderie et de mariages scellées au sud depuis quelques années entre Hutu et Tutsi. Le "peuple majoritaire" du parti unique MRND, celui des premiers jours de la libération du "petit peuple opprimé des Hutu", semble bien se dissoudre au voisinage de nouvelles classes bourgeoises nées de l'ouverture du pays au commerce, à la circulation d'argent et à l'initiative privée.

 "Le régime subit des contraintes diverses: les bahutu du sud poussent sur les portes du pouvoir pour partager le gâteau, les batutsi de l'intérieur revendiquent leurs droits, les batutsis de l'extérieur revendiquent le retour sur leurs collines et les populations longtemps opprimées se révoltent contre l'arrogance des ressortissants du nord qui les méprisent, les torturent et les emprisonnent. De plus, l'autre système des quotas dont on ne parle jamais dans la presse, "l'équilibre régional", favorise le nord surpeuplé au dépens du sud-est et du sud-ouest peu peuplés et longtemps écartés du pouvoir. Collectivement, tous les opprimés se révoltent contre ces pseudo-équilibres qui favorisent Ruhengeri et Gisenyi au dépens du reste du pays..." ("la tragédie rwandaise", déja cité)

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En préalable au réajustement économique et structurel du pays et pour la reconduction des aides internationales et des contrats de coopération et de développement, des voix "conseillères" se font entendre, qui envisagent de subordonner aux aides aux pays demandeurs, l'instauration d'une réelle démocratie, et l'ouverture au multipartisme, comme par exemple, François Mitterrand devant les chefs d'état du sommet franco- africain de la Baule en juin 1990. Habyarimana est l'un des rares à applaudir, ce qui ne l'empêche pas de déclarer à la sortie du sommet, que les africains n'ont pas besoin de conseils paternalistes et que "démocratie ne signifie pas plusieurs partis politiques dans le pays".

Au pays, un vent de fronde commence à souffler. A Gikongoro, dans le sud, la famine que tous avaient oubliée depuis près de cinquante ans, vient de nouveau semer la mort et la maladie, frappant les plus démunis au sein du monde rural ébranlé par la crise du café et la crise de la production alimentaire dont l'indice moyen par habitant est tombé de 100 en 1981 à 77 en 1989, donc sous le seuil de subsistance. Les procès d'opposants sont légion pour les raison ubuesques citées plus haut, qui définissent la déviance à la soumission totale. Le président vient de se faire réélire après avoir forcé la main des électeurs grâce à la terreur entretenue par l'armée. La censure, l'oppression, la peur, l'injustice, en un mot, la dictature, pèsent lourd sur les épaules des rwandais. La majorité se tait pour être tranquille. Certains vont jusqu'à penser que Juvenal Habyarimana ne peut être capable de telles atrocités et autres vilainies, et qu'il est seulement coupable de s'entourer de gens fourbes et cruels qui ne servent que leur propre intérêt plutôt que l'intérêt général...

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Le 1er septembre 1990, trente-trois intellectuels rompent le silence résigné qui prévaut, et publient la "Lettre des trente-trois intellectuels", document qui fait grand bruit, dans lequel le multipartisme et la démocratie sont ouvertement réclamés pour la première fois. Il faut préciser qu'une brêche leur avait été ouverte dès le milieu des années 80, inspirée par le milieu associatif, avec l'apparition timide de nouveaux journaux peu encleins à distiller la langue de bois et n'hésitant plus dès 1989-1990, à dénoncer l'affairisme, la corruption et le clientèlisme régional du régime nordiste, et cela malgré les interdictions de publication, les intimidations et les arrestations...

La principale parution contestataire de cette période, est le journal "Kanguka" ("réveille-toi !" en kinyarwanda), qui sera rapidement copié, (puisque liberté de la presse il doit bien y avoir désormais dans le pays pour rassurer les bailleurs de fonds internationaux attentifs à l'ouverture démocratique), "Kanguka" qui sera donc copié, à l'initiative officieuse d'Agathe Habyarimana et de l'Akazu, par "Kangura" ("réveille-le !" en Kinyarwanda) premier magazine franchement ethniste, mal torché à défaut d'être mal torchant, et véhiculant la haine du Tutsi à longueur de page. Le subterfuge ne trompera personne mais permettra au régime de faire circuler un double discours sans avoir l'air d'y toucher, et sous prétexte louable de liberté de la presse...

 "Kangura", journal semi-officiel de la haine
 Ses promoteurs espèrent tout simplement liquider l'expérience de "Kanguka" et prendre aussitôt la place vacante. D'où le titre synonyme conjugué à l'impératif ("réveille-le !"), une première page qui constitue elle aussi une simple contrefaçon de "Kanguka", et le débauchage de collaborateurs "achetables". Un groupe d'officiers de Gisenyi conduits par le colonel Anatole Nsengiyumva semblent jouer un rôle essentiel dans l'opération. Ils disent agir à l'instigation d'Agathe Habyarimana, l'épouse du président de la République en personne, qui a pris l'initiative de réunir le petit groupe de membres fondateurs: Séraphin Rwabukumba, le colonel Bagosora, et l'universitaire Ferdinand Nahimana, président de l'Office Rwandais d'Information, et qui apparaît alors comme la "tête pensante" du régime...("Les médias du génocide")

Mis à part "Kangura", l'année 1990 verra la naissance de 9 titres, des mensuels au ton provisoirement modéré pour certains d'entre eux, et de 2 journaux du FPR, "qui ne sont évidemment diffusés que sous le manteau hors des zônes conquises" ("Les médias du génocide"). Mais le premier journal qui a ouvert la voie de la contestation et montré une véritable liberté de ton, est "Kinyamateka", hebdomadaire de l'Eglise catholique, propriété de la Conférence épiscopale du Rwanda. Ce travail de dénonciation des injustices sociales, initié par quatre journalistes dont Sylvio Sindambiwe trouvera sa pleine mesure de 1980 à 1985 malgré les pressions du régime auprès des évêques. Puis, victime d'agressions physiques et désavoué par la Conférence épiscopale, l'abbé Sylvio Sindambiwe démissionne. Il mourra quatre ans plus tard dans des circonstances bizarres. "Kinyamateka" est donc "rentré dans le rang" selon mot pour mot, le souhait de la Conférence épiscopale, et ce, jusqu'en octobre 1988, époque à laquelle cette dernière ayant vu ses ventes chuter de façon catastrophique, fait appel à l'abbé André Sibomana, jeune prêtre journaliste intègre dont l'équipe de rédaction va très vite agacer le régime par ses critiques "décrispées" et frappant juste. Le procès des journalistes pour "troubles à l'ordre public" le 18 septembre 1990, tourne vite au ridicule des "plaignants" au pouvoir, qui n'osent réprimer alors, par peur de mesures de rétention des bailleurs de fonds internationaux. Il est aussi vrai que le moment n'est pas le mieux choisi pour faire preuve d'intolérance vis à vis d'un journal catholique, puisque le pape Jean Paul II vient à peine de rendre visite au Rwanda du 7 au 9 septembre 1990. D'autant que l'indépendance de ton d'un abbé Sibomana semble plaire davantage à Rome, que l'allégeance de l'Archevêque de Kigali (cousin du président) au parti unique MRND. Ce dernier "contraint et forcé", démissionnera de son siège au Comité Central du MRND juste avant le voyage du pape. Pour lui comme pour la dictature, le profil bas est de rigueur...

 Lorsque s'ouvre le procès d'André Sibomana et de trois de ses journalistes, le scandale prend une telle ampleur que le parquet referme piteusement le dossier. Au nom de la "démocratie responsable", le régime doit de toute urgence trouver une issue honorable d'autant que les articles qui critiquent le régime apparaissent d'une très grande qualité philosophique, sociale et politique. A la fin septembre, est créée une "commission nationale de synthèse" chargée "d'identifier ce que le concept de démocratie signifie pour la majorité de la population rwandaise". ("Les médias du génocide".J.P.Chrétien. Karthala/RSF.1995)

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